Une charogne

septembre 1, 2018 Non Par admin

?

INTRODUCTION
Ce poème est extrait des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, recueil publié en 1861. Recueil censuré pour son inadéquation aux bonnes règles de la morale et de la pudeur, il ose s’attaquer à des motifs peu conventionnels, comme celui de cette « charogne ». XXIXe poème de la première partie du recueil, intitulée « Spleen et Idéal », il reflète bien cette double tendance dupoète à se diriger à la fois vers la fascination mélancolique pour le mal et le laid (le « spleen » ) et à tenter de s’élever plus haut vers une Beauté transcendante, « idéale ». Il décrit un objet horrible, le plus horrible qu’on puisse imaginer peut-être, et pourtant ce poème est un poème d’amour puisqu’il s’adresse à la femme qu’il aime. Comment expliquer cette étrange manière de s’adresser àl’être aimé?
Il convient d’abord de remarquer l’allusion évidente au « memento mori », sujet traditionnel des beaux-arts, de la peinture à la musique en passant par la littérature, depuis l’antiquité, et de voir comment Baudelaire exacerbe la violence du spectacle de la charogne.
Il faudra ensuite s’interroger sur « la leçon » que Baudelaire cherche à nous en faire tirer : on sait que le mementomori n’a pas la même signification pour un romain de l’antiquité (il est alors proche du « carpe diem » ) que pour un chrétien quelques siècles plus tard (il signifie que l’important n’est pas ce qui se passe en ce bas-monde). On verra comment Baudelaire nous propose une vision ni épicurienne, ni chrétienne, mais ironique et cynique de ce thème du memento mori.
Enfin, on s’interrogera sur le faitque Baudelaire mêle ce thème à celui de l’amour. N’y a-t-il là qu’un cynisme gratuit de plus, ou est-ce un signe que l’amour et la poésie sont capables de sublimer ce qui semblait être le comble de la laideur?

I- Une « vanité » violente.
Ce poème rejoint la tradition du « memento mori », de la vanité. (memento mori = Rappelez-vous que vous allez mourir). Structure habituelle : contemplationd’un objet qui évoque la mort (ruines par exemple, ici une charogne) puis comparaison avec l’homme (ici la femme aimée)( « et pourtant vous serez semblable à cette ordure » ).

1°) Premier choc : Eros et Thanatos
L’effet de violence est recherché dès la construction de la strophe 1 : deux vers de calme beauté (sonorités douces et vers 2 frise le cliché) ménagent un effet de surprise parcontraste (avec charogne infâme à la rime, en antithèse avec « mon âme », mise en parallèle qui annonce la violence de la comparaison finale).
Cet effet trouve peut-être son apogée dans la seconde strophe où Eros et Thanatos sont plus mêlés : le poèmes devient carrément érotique (lubrique, le ventre ouvert évoque la femme en position amoureuse).

2°) Le choc entre le vivant et le mort
La mort estrendue violente par la vie qui se dégage d’elle, elle semble ainsi menaçante : cela grâce au grouillement des vers et des mouches (les noirs bataillons), que les verbes (bourdonnaient, sortaient, coulaient, s’élançaient en pétillant, vivait) mettent en mouvement. Elle est vivante « comme une fleur » qui s’épanouit. Cette comparaison est violente dans son caractère inattendu. Et, en rime interne,Baudelaire fait encore rimer « fleur » avec « puanteur »…
Elle se nourrit aussi du vivant (les vers mangeront la belle) comme le vivant se nourrit d’elle (la chienne, les floraisons « grasses», cuire) : il y a là une frontière qui s’efface entre le mort et le vivant, en même temps que la forme de la charogne (les formes s’effaçaient…) et cet effacement est inquiétant.

3°) Le triomphe violentde la mort
Il y a des figures d’exagération, d’amplification, qui montrent que la mort est gagnante : l’oxymore de la « carcasse superbe » n’en est peut-être pas un. Elle est « superbe » au sens latin parce qu’elle est plus « forte » que le vivant ou la femme aimée. Elle est « un monde » et pas seulement un objet. « infâme », « était si forte que », « putride », « tout cela » : nombreuses…