Babouc

novembre 22, 2018 Non Par admin

Il arriva dans cette ville immense par l’ancienne entrée, qui était toute barbare et dont la rusticité (19) dégoûtante offensait les yeux. Toute cette partie de la ville se ressentait du temps oùelle avait été bâtie ; car, malgré l’opiniâtreté (20) des hommes à louer l’antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu’en tout genre les premiers essais sont toujours grossiers.
Babouc se mêladans la foule d’un peuple composé de ce qu’il y avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se précipitait d’un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au bourdonnementcontinuel, au mouvement qu’il remarqua, à l’argent que quelques personnes donnaient à d’autres pour avoir droit de s’asseoir, il crut être dans un marché où l’on vendait des chaises de paille ; maisbientôt, voyant que plusieurs femmes se mettaient à genoux, en faisant semblant de regarder fixement devant elles et en regardant les hommes de côté, il s’aperçut qu’il était dans un temple. Des voix aigres,rauques, sauvages, discordantes, faisaient retentir la voûte de sons mal articulés, qui faisaient le même effet que les voix des onagres (21) quand elles répondent, dans les plaines des Pictaves (22),au cornet à bouquin (23) qui les appelle. Il se bouchait les oreilles ; mais il fut près de se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces etdes pelles. Ils remuèrent une large pierre, et jetèrent à droite et à gauche une terre dont s’exhalait une odeur empestée ; ensuite on vint poser un mort dans cette ouverture, et on remit la pierrepar-dessus.
« Quoi ! s’écria Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils adorent la Divinité ! Quoi ! leurs temples sont pavés de cadavres ! Je ne m’étonne plus de ces maladiespestilentielles (24) qui désolent souvent Persépolis. La pourriture des morts, et celle de tant de vivants rassemblés et pressés dans le même lieu, est capable d’empoisonner le globe terrestre. Ah…